Comme j’écrirais bien, si je n’étais pas là ! [...] Moi aussi, je voudrais m’effacer moi-même et inventer pour chaque livre un autre moi, une autre voix, un autre nom, renaître ; mais mon but serait de capturer dans le livre le monde illisible, sans centre, sans moi. [...] Il ne me reste d’autre voie que celle d’écrire tous les livres, les livres de tous les auteurs possibles. [...] Le livre que je cherche, c’est celui qui donne le sens du monde après la fin du monde, au sens où le monde n’est rien que la fin de tout ce qui existe au monde, où la seule chose qui existe au monde c’est sa fin.

Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur

 

 

 

La série d’autoportraits qui font la signature de Kimiko Yoshida depuis 2000 procèdent d’un protocole conceptuel constant: toujours un même sujet, un même cadrage, un même éclairage, un même principe monochrome où le visage de la photographe tend à disparaître. Peinture, maquillage et prise de vue directe: ici pas de retouche digitale, pas de Photoshop. Une même figure donc se répète mais n’est pas identique à elle-même: plus c’est pareil, plus c’est différent. Ce sont des portraits intemporels et «abstraits», c’est-à-dire dégagés de l’anecdote, du récit et de toute narration.

Cette fixité particulière du sujet, cette indifférence, comme si l’image contenait en elle-même son absence de limites, répond à un très ancien procédé de temporalité infinie dans un cadre restreint qui remonte aux primitifs flamands. Cette dimension d’infini est corrélée à un protocole conceptuel, à un principe de répétition et à une logique d’abstraction qui placent évidemment ces autoportraits au-delà d’une problématique de la représentation de soi, bien au-delà de significations narcissiques.

La série intitulée Méditation est conçue dans le souvenir de l’histoire de l’art. Elle associe le principe de la figure avec les présupposés de la géométrie, prolongeant la série Écriture. Autoportait que Kimiko Yoshida a commencée en 2008 et son projet Caméléon initié en 1997 (lorsqu’elle était étudiante au Studio national des arts contemporains-Le Fresnoy).

Méditation évoque les chefs d’œuvre abstraits des maîtres anciens : Malévitch, Mondrian, Joseph Albers, Sol LeWitt... Kimiko Yoshida a voulu, par cette référence à des tableaux peints autrefois par d’autres artistes, introduire dans ses propres œuvres une fonction d’altérité et de dissemblance, de clivage et de disjonction.

Cet évanouissement de la figure dans la couleur pure, cette logique de soustraction visant à l’abstraction, cette introduction de l’antagonisme et de l’effacement, tout porte à la déhiscence du Caméléon, hétérodoxe protée à la recherche de la dissimilitude. De la même façon que Caméléon aspire à l’impureté et accepte l’anéantissement, il s’agit désormais de devenir autre. 

Dans ses images, l’altérité fondamentale se rapporte à la disjonction séparant figuration et abstraction. Un oxymore, une image conflictuelle, divisée, qui sache signifier autre chose que ce qu’elle dit, donner à voir autre chose que ce qu’elle montre, séparer le mot et la chose. L’alliance antithétique des antonymes, une confrontation des antagonismes, une connectique dichotomique. La figuration plus l’abstraction, l’autoportrait avec la géométrie : dissemblances et dissimilarités...

L’artiste vise ici à dire l’absence nécessaire à toute représentation, à faire valoir l’ambiguïté ou l’équivoque constitutives du sens, à donner à voir le manque requis au cœur de l’image. Dès lors, le sujet que révèle l’image se voit promis à l’effacement et au retranchement. Émergence et soustraction.

Cette réunion paradoxale des inconciliables, vertical désaveu des choses telles qu’elles sont acceptées, est une recherche sur le fading du moi dans la révélation de l’image. Entre disparition et révélation, entre apparence et abolition, l’image cherche à donner à l’invisible une expression visible, à donner à voir l’intangible et l’immatériel, où l’être, délivré de ses limitations ordinaires, tend à se confondre avec la durée infinie du Temps.

 

Jean-Michel Ribettes.