La série d'œuvres intitulées Le Dit du Genji prend la forme de kakémonos : ce terme désigne au Japon une peinture traditionnelle montée en rouleau, que l’on déroule pour l’accrocher au mur du temple bouddhiste ou dans le tokonoma de la cérémonie du thé. Ces rouleaux - d'une technique très exigeante, remontant au vie siècle - sont réalisés par des artisans si considérés qu’ils sont, à l’occasion, élevés au rang de trésor national vivant.

Je crée ces kakémonos à Kyoto, avec un artisan traditionnel appliquant à la laque des dessins délicats illustrant Le Dit du Genji. Ce récit, dont Borges comme Yourcenar disaient qu’il n’a jamais été égalé, est écrit au début du xie siècle par dame Murasaki-shikibu. Devenu une référence majeure de la littérature japonaise, ce roman-fleuve de 2 000 pages retrace avec une spirituelle vigueur poétique les riches aventures amoureuses et politiques du prince Genji le Radieux. Narration virtuose, pertinence des subjectivités et des pulsions, des désirs et des regrets, tourbillons d’atmosphères raffinées et des splendeurs de la cour impériale, accords d’une cithare ou parfum d’un cerisier en fleurs, Le Dit du Genji est le symbole parfait de l’impermanence poignante du monde et de la vanité ultime de toute entreprise humaine.

Les images du Genji sont traditionnellement appliquées sur la soie des kimonos, selon une antique technique japonaise de laque mêlée de poudre d’or ou d’argent appelée urushi-e. Cette technique d''urushi-e, littéralement "image laquée", est appliquée sur mes propres autoportraits photographiques (impressions pigmentaires sur toile). La finesse du dessin à la poudre d'or imite la broderie au fil d'or (la reproduction photographique de l'œuvre rend difficilement compte du raffinement de cette technique subtile).

En définitive, le kakémono donne à voir, comme par transparence, une double image : une antique image du Genji sur un autoportrait photographique.

K.Y.
2020.